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Bureau près d’une fenêtre avec un carnet ouvert vierge et une tasse, lumière de fin d’après-midi

Carnets

Écrire ses fantasmes : pour soi d’abord, pour l’autre ensuite

12 octobre 20269 min de lecture

L'écrit permet ce que la parole bloque : formuler sans réaction immédiate, se relire, corriger. Voici comment s'y prendre, et à quelles conditions un texte peut ensuite sortir du carnet.

Dire un fantasme à voix haute suppose une réaction immédiate — un visage, un silence, une question. L'écrire ne suppose rien. C'est toute la différence, et elle explique pourquoi beaucoup de choses s'écrivent avant de se dire.

Ce que l’écrit permet et que la parole interdit

Trois choses, et elles sont décisives. L'absence de réaction : la page ne répond pas, ce qui supprime l'anticipation du jugement — c'est-à-dire le principal obstacle. La reprise : une phrase peut être réécrite dix fois, alors qu'une parole est dite une fois et reste telle quelle. Et la précision : écrire oblige à nommer, donc à découvrir ce que l'on croyait savoir.

Ce dernier point est le plus intéressant. Beaucoup de fantasmes sont vécus comme des images floues ; les écrire révèle souvent que ce qui compte n'est pas ce qu'on croyait — un cadre plutôt qu'un acte, une relation plutôt qu'une scène, une sensation plutôt qu'une pratique.

Écrire oblige à nommer. C’est en nommant qu’on découvre ce qui comptait vraiment, et ce n’est presque jamais ce qu’on croyait.

Note d’atelier

Comment commencer

Partir d'une image, pas d'une idée. Un fantasme se présente rarement comme un concept : c'est une scène, un lieu, un moment. Décrire ce qu'on voit — la lumière, la pièce, la position des corps — produit plus que chercher à expliquer ce qu'on veut.

Écrire au présent. Le présent met dans la scène ; le passé la raconte de loin, et le conditionnel la tient à distance. Ce choix de temps change davantage le texte que le vocabulaire employé.

Ne pas relire pendant. La relecture en cours d'écriture réintroduit le juge qu'on cherchait à écarter. On écrit d'un trait, on ferme le carnet, on relit plus tard ou jamais.

Accepter le banal. Une grande partie des fantasmes sont ordinaires, et c'est précisément ce que les enquêtes montrent. Chercher l'original est une façon de s'écrire pour un lecteur imaginaire.

Vue de dessus d’un carnet vierge, d’un stylo et d’une paire de lunettes sur un dessus-de-lit
Pas de relecture pendant : c’est la seule règle qui compte vraiment.

Les quatre registres qui reviennent

En les nommant, on se repère plus vite. Ils ne sont pas exclusifs et se mélangent souvent.

RegistreCe qui en est le moteur
La situationUn cadre, un contexte, un interdit de circonstance. L'acte compte moins que le lieu.
Le rapportUn déséquilibre choisi, une position, un renversement. Le ressort est relationnel.
Le regardÊtre vue, voir, être imaginée. La sensation passe par la représentation.
La sensationUne texture, une lenteur, une intensité. Le plus difficile à écrire, le plus concret à vivre.

Identifier le registre dominant d'un texte aide à comprendre ce qu'on cherche réellement — et à distinguer ce qui relève de l'imaginaire, qui n'a pas vocation à être réalisé, de ce qui relève d'une envie transposable.

Imaginaire et envie ne sont pas la même chose

C'est la distinction la plus utile et la moins faite. Un fantasme peut être excitant précisément parce qu'il n'aura pas lieu : l'imaginaire fonctionne sans contrainte, sans conséquence et sans l'autre. Le transposer tel quel ne produit souvent rien, parce que ce qui l'alimentait — l'absence de réel — disparaît.

Une question tranche assez bien : est-ce que je voudrais que cela arrive, ou est-ce que j'aime l'imaginer ? Les deux réponses sont également valables ; elles n'appellent simplement pas la même suite.

Quand le texte peut sortir du carnet

Faire lire un texte est une autre décision, et elle ne découle pas automatiquement de l'avoir écrit. Trois conditions méritent d'être réunies.

Le texte a été relu à froid. Un écrit produit dans un état d'excitation se relit différemment le lendemain ; ce qui paraissait juste peut sembler déplacé, et l'inverse arrive aussi.

Le cadre est posé. Faire lire suppose de dire ce qu'on attend : un retour, rien, une discussion. Sans cadre, le texte arrive comme une demande implicite, ce qui est la pire façon de le présenter.

La réaction est acceptée d'avance. L'autre peut être enthousiaste, gêné, indifférent. Les trois sont possibles, et aucune ne porte sur la personne qui a écrit — elle porte sur un texte.

Quatre contraintes d’écriture qui débloquent

La page blanche est le premier obstacle, et il se contourne par la contrainte plutôt que par l'inspiration. Quatre formats courts fonctionnent, et chacun produit un texte différent.

La scène unique. Un lieu, deux personnes, un moment : rien avant, rien après. C'est le format le plus simple et celui qui révèle le plus vite ce qui compte dans le scénario — souvent le cadre plutôt que l'acte.

La lettre non envoyée. Adressée à quelqu'un, écrite sans intention de la donner. L'adresse change l'écriture : on explique, on justifie, on détaille — et ce qui apparaît est ce qu'on voudrait faire comprendre.

L'inventaire. Une liste, sans phrases : images, mots, situations. C'est le format qui demande le moins d'effort et celui qui marche le mieux quand on ne sait pas quoi écrire.

Le dialogue seul. Uniquement des répliques, sans narration. Il met au jour ce qui se dirait, et c'est précisément l'exercice utile pour qui veut ensuite en parler à voix haute.

Ce que l’écriture ne règle pas

Trois limites, à dire pour ne pas promettre ce que l'exercice ne tient pas.

Elle ne remplace pas la conversation. Un texte écrit pour soi clarifie, mais il ne fait pas le travail de dire : beaucoup de carnets servent à différer indéfiniment une parole qu'on n'a pas l'intention de prononcer.

Elle ne transforme pas un fantasme en projet. Mettre un scénario par écrit le rend plus précis, pas plus réalisable : la part de l'imaginaire qui fonctionne parce qu'elle reste imaginaire ne change pas de nature en passant sur le papier.

Elle ne protège pas de la lecture. Un carnet existe matériellement, et la question de sa conservation se pose avant la première ligne plutôt qu'après. C'est la raison pratique la plus fréquente d'arrêter d'écrire.

L’amour fantasmatique, terme à part

L'expression revient dans les recherches sur ce sujet et désigne autre chose qu'un fantasme sexuel : une relation entièrement construite dans l'imaginaire, avec une personne réelle mais avec laquelle rien n'existe — ou très peu.

Ce qui le caractérise est l'asymétrie : la relation est détaillée d'un seul côté. L'écriture y joue un rôle ambigu, parce qu'elle donne de la consistance à ce qui n'en a pas, et beaucoup de carnets de ce type entretiennent ce qu'ils étaient censés clarifier.

La distinction utile tient en une question : le texte décrit-il une scène, ou une relation ? Dans le premier cas c'est un fantasme, et l'écriture le circonscrit. Dans le second, l'écriture l'alimente, et c'est le moment où un tiers — professionnel ou non — est plus utile qu'un carnet.

Si l’écrit ne suffit pas

Il arrive que l'écrit bloque, pour une raison précise : il laisse une trace. Un carnet se trouve, un fichier se retrouve, un message se transfère. Cette permanence, qui est un avantage pour se relire, devient un obstacle dès qu'il s'agit de dire quelque chose qu'on ne veut pas voir rester.

C'est là que l'oral reprend l'avantage, à condition qu'il soit sans visage : une conversation où rien n'est consigné, où le registre se corrige en temps réel, et où l'interlocuteur n'aura pas à vivre avec ce qui a été dit. Une ligne comme téléphone rose fonctionne ainsi — ce n'est pas un substitut à l'écriture, c'est le registre opposé, utile exactement quand l'écrit ne convient pas.

Du carnet à la conversation, en trois étapes

C'est le passage le plus difficile et le plus souvent raté : on écrit des mois, puis on tend le carnet, ou on ne dit rien. Trois étapes intermédiaires existent, et elles changent complètement l'issue.

Première étape : le dire à voix haute, seul. Lire son propre texte à voix basse, sans personne. L'exercice paraît futile et il ne l'est pas : la plupart des phrases qui bloquent se révèlent à ce moment-là, et certaines deviennent dicibles simplement parce qu'on les a déjà entendues.

Deuxième étape : en parler sans le texte. Reformuler de mémoire, avec ses mots du moment. Ce qui reste après cette traduction est l'essentiel ; ce qui disparaît était du décor d'écriture, et c'est une information utile sur le scénario lui-même.

Troisième étape : choisir ce qui se partage. Un carnet n'est pas fait pour être lu, et le donner intégralement est rarement une bonne idée — il contient des brouillons, des contradictions, des phrases écrites pour voir. Ce qui se partage est une version faite pour quelqu'un, ce qui n'est pas la même chose qu'un extrait.

Le délai entre ces trois étapes n'a pas d'importance : des semaines sont courantes. Ce qui compte est de ne pas sauter la première, qui est la seule à ne coûter rien.

Ce que l’écrit révèle, et qu’on n’attendait pas

Quatre constats reviennent chez ceux qui s'y mettent, et ils sont presque toujours une surprise.

Le décor compte plus que l'acte. En écrivant, c'est le lieu, l'heure, la situation qui occupent les phrases. Les relevés d'enquête vont dans le même sens : une part importante des personnes interrogées mentionne un lieu précis dans leur scénario favori.

Le scénario est plus court qu'imaginé. Mis par écrit, il tient souvent en un paragraphe. Ce qui donnait l'impression d'un récit était une image répétée, pas une histoire.

Les mots résistent. Choisir entre un terme cru, un terme clinique et une image est l'exercice central, et le choix en dit plus long que le scénario — c'est aussi ce qui se transpose le mieux dans une conversation ultérieure.

L'envie de réalisation ne suit pas. Écrire précise sans donner envie de faire : beaucoup constatent, texte en main, que ce qu'ils voulaient était écrire cela, pas le vivre. C'est cohérent avec les travaux qui mesurent séparément le fantasme déclaré et le souhait de le réaliser.

Écrire à deux

Une variante existe, moins pratiquée : chacun écrit de son côté, puis les textes s'échangent. Elle a deux avantages précis sur la conversation directe.

Personne ne réagit en direct. La lecture se fait seul, sans visage à gérer, et la réponse peut attendre — ce qui supprime la réaction de surprise qui ferme la plupart des échanges sur ce sujet.

La réciprocité est garantie d'emblée. Les deux prennent le même risque au même moment, ce qui retire l'asymétrie habituelle entre celui qui se livre et celui qui écoute.

Deux précautions, en revanche. Convenir du sort des textes avant de les écrire — gardés, rendus, détruits — et accepter que l'un des deux puisse ne rien écrire : l'exercice ne fonctionne pas sur commande, et un texte produit par obligation ne dit rien d'utile.

Le carnet qu’on détruit

Une pratique moins répandue mérite d'être nommée, parce qu'elle règle d'un coup le problème de la conservation : écrire puis détruire, le jour même ou plus tard.

Ce que l'on perd est réel : aucune relecture, donc aucune visibilité des répétitions dans le temps. Ce que l'on gagne l'est aussi : l'écriture devient entièrement libre, puisque rien ne subsistera, et c'est précisément ce qui débloque les textes les plus difficiles.

Cette pratique est cohérente avec ce que mesure la recherche sur l'écriture expressive : ce qui agit y est l'acte d'écrire, pas le texte produit ni sa conservation. Détruire ne retire donc rien à l'exercice — sauf l'usage documentaire, qui est un autre objectif.

Reste une forme intermédiaire, utile quand on hésite : écrire sur des feuilles volantes plutôt que dans un carnet relié. Chaque texte se garde ou se détruit séparément, et la décision ne se prend pas une fois pour toutes.

Questions fréquentes

Comment parler de ses fantasmes à son partenaire ?

En commençant par soi : un fantasme formulé par écrit se dit ensuite plus facilement, parce que les mots ont déjà été trouvés. Le cadre compte autant que le contenu — dire ce qu'on attend du retour évite qu'il soit reçu comme une demande.

Faut-il tout dire ?

Non, et rien ne l'exige. Une partie de l'imaginaire fonctionne parce qu'elle reste privée ; la partager n'ajoute rien et peut lui retirer ce qui le faisait fonctionner.

Est-ce normal d’avoir des fantasmes qui me gênent ?

L'imaginaire ne fonctionne pas comme la volonté : un fantasme n'est pas un projet, et sa présence ne dit rien de ce qu'on souhaite dans la réalité. C'est précisément ce que l'écriture permet de constater.

Où garder ces textes ?

Quelque part dont on contrôle l'accès, et en sachant qu'aucun support n'est inviolable. Un carnet physique rangé est souvent plus sûr qu'un fichier synchronisé.

Dans ce carnet